lundi 20 avril 2009

Le visage chez Deleuze

Que représente le visage dans la philosophie de Gilles Deleuze ? Simplement ceci : un système mur blanc - trou noir. Selon les termes de Deleuze : « Large visage aux joues blanches, visage de craie percé des yeux comme trou noir". La philosophie deleuzienne est difficile en raison des nombreux symboles qui s'y trouvent, mais nous finissons toujours par y cerner un sens des plus évidents. Au centre du visage, il y a la signifiance (le mur blanc) ainsi que la subjectivation (les trous noirs qui s'unissent en un seul sujet). Voilà donc le visage. Mais Deleuze affirme qu'un tel visage repose nécessairement sur un socle, un point d'appui : une machine abstraite de visagéité. C'est grâce à cette machine que le mur blanc se construit, de même que les trous noirs se percent. Cette machine permet donc au visage de surgir et de s'organiser par "ordre des raisons", c'est-à-dire de manière purement rationnelle. Tout cela est bien sûr très abstrait, et c'est tout à fait normal, car le visage est de toute part abstraction.
Qu'en est-il du corps ? Délaissé, évanoui. L'être qui perçoit à travers les trous noirs, qui se trouve en face du mur blanc qu'on lui impose par un acte de violence, à l'instar d'Alex dans le Clockwork Orange d'Anthony Burgess cet être est animé par un corps sans organe, concept que Deleuze a emprunté à Antonin Artaud. Qu'importe le corps, cette nature primitive et vaine, lieu du chaos et de l'absurde, alors que l'esprit peut s'élever vers un monde spirituel supérieur, où les fins utiles, l'abstrait et l'unité se révèlent à ceux qui veulent bien les voir ? C'est ici qu'entre en jeu le concept de déterritorialisation (plutôt difficile à prononcer) auquel Deleuze fait constamment référence dans son oeuvre. L'être se déterritorialise de son corps, l'abandonne au profit d'un monde abstrait, d'une culture, d'une société commune, d'un visage qu'il reterritorialise. Il acquiert, par l'entremise d'une éducation qu'il n'a pas choisie, la signifiance, c'est-à-dire le langage et le sens qui s'y cache, de même que la subjectivité, soit son identité propre et symbolique.
Il est difficile de simplifier en quelques mots à peine cette philosophie à la fois riche et maladroite. En effet, Deleuze et Guattari (qui a participé à l'écriture de l'Anti-oedipe et de Mille Plateaux) ont certes créé de beaux symboles, de belles allégories, mais ils n'avaient à mon avis guère la plume qui aurait pu rendre le tout plus poétique et musical. Lorsque le visage et la machine abstraite sont bien assimilés, il est nécessaire de comprendre que, selon Deleuze, ce visage est unitaire, c'est-à-dire qu'il constitue une société commune qu'il symbolise par le visage du Christ (!). De plus, à l'intérieur de cette unité se trouvent une division binaire des divers aspects du visage. Par exemple, il y a en société le maître et l'esclave, le juge et le coupable, le sage et le fou... Bref, la machine abstraite qui constitue le visage possède un crible qui lui permet de trier ce qui est admis et ce qui est rejeté selon des critères normatifs. Il est également nécessaire, selon Deleuze, de comprendre ce système de triage comme quelque chose d'intrinsèque au visage, c'est-à-dire qu'une société unitaire n'interpréterait pas les marginaux et les anormaux en tant qu'étrangers, mais en tant que malades à soigner et à incorporer. Voilà ce en quoi consiste l'éducation des visages chez Deleuze.
Joyeux n'est-ce pas ? Le visage est ainsi, selon Deleuze, une politique d'où il est possible de s'en sortir. Non pas par un retour en arrière tel que l'entendait Rousseau, puisqu'une régression de l'être humain vers une animalité primitive demeure impossible et non envisageable. L'homme est condamné au langage, à la culture, au visage. Alors comment se sortir de ce visage unitaire ? Deleuze soutient qu' « il s'agit d'en sortir, non pas en art, c'est-à-dire en esprit, mais en vie, en vie réelle ». Mais comment vivre hors du visage si nous y sommes condamnés ? En incorporant un surplus de visage, une multiplicité d'unités, et pour cela, il est nécessaire de posséder un certain bagage culturel et artistique, puisque « c'est par l'écriture qu'on devient animal, c'est par la couleur qu'on devient imperceptible, c'est par la musique qu'on devient dur et sans souvenir, à la fois animal et imperceptible : amoureux ». Il s'agit ainsi de se créer des mondes, de nouveaux visages, ce que Deleuze nomme rhyzome... Le tout au risque de devenir fou par un éclatement de la personnalité, de l'unité qui pourrait aisément se fragmenter sous la forme d'une schizophrénie irréparable. Mais qu'importe, puisque l'être qui souhaite être libre doit à tout prix échapper à l'unité du visage afin de devenir ce clandestin, ce nomade, cet être de la pluralité qui apprend à aimer ces visages qu'il a lui-même créés ?


5 commentaires:

Gabriel a dit…

Ta présentation de Deleuze a vraiment su faire ressortir ce qui me plait dans cet auteur. Je dirais même que tu m'as donné le goût d'en connaitre plus parce que je ne le connais que très peu...

David Hébert a dit…

Deleuze est surtout reconnu pour ses cours et ses interprétations des grands philosophes (notamment Nietzsche, Kant et Leibniz). Mais il a une philosophie propre qui est très intéressante !
Heureux d'avoir pu éveiller ta curiosité vis-à-vis ce philosophe. :)

Un Usager a dit…

Très intéressant ton texte, il donne effectivement le goût d'aller plus loin. Il est facile, pour qui cela peut intéresser, de trouver les vidéos de l'abécédaire de Deleuze sur dailymotion ou encore sur youtube. Les cours sur Leibniz et Spinoza ne sont pas très difficiles à trouver aussi (mais ailleurs).

Question. Car je vois que tu es à l'UQAM et je crois te reconnaître sur cette photo. Tu es dans le cours de philosophie et littérature, n'est-ce pas? Mario a-t-il donné des cours depuis le début de la grève des associations étudiantes?
Désolé pour cette question hors-contexte, j'ai trouvé ton blog par hasard en recherchant sur la grève, précisément. J'y ai vu la "chance" de me renseigner sur ce qui commence à être très long... Par ici, cette intervalle commence d'ailleurs à être quelque peu déprimante.

David Hébert a dit…

Oui, je suis bien dans le cours de philosophie et littérature. :)
Je n'ai pas eu de nouvelles si Mario Dufour a bien donné des cours depuis le début de la grève. Le dernier cours fut consacré à l'atelier sur Lévinas je crois, mais la semaine suivante, l'AFESH déclenchait une grève, et je serais très surpris d'apprendre que les ateliers ultérieurs auraient eu lieu. J'ai bien hâte de savoir ce qui arrivera avec ces ateliers (je n'ai pas encore fait mon exposé), de même qu'avec les travaux, puisque la grève est longue et démotivante, et que, pour ma part du moins, j'ai été peu productif au cours des dernières semaines...
Sinon, bienvenu sur mon blog ! ;)

Un Usager a dit…

Je me reconnais assez bien dans ce portrait (ne pas avoir pris réellement de l'avance dans les travaux) et ça fait toujours du bien de voir que l'on n'est pas seul dans cette situation.

Si seulement j'avais su avant de m'y inscrire qu'il y avait cette culture de la grève (ou de la manif') à l'UQAM...