dimanche 25 juillet 2010

Zarathoustra 2000


À force de travailler sur différents projets d'écriture, lesquels, je l'espère, finiront par voir le jour, il s'avère pour moi difficile d'entretenir ce blogue sur une base régulière. Pour me faire pardonner – quoique je ne pense pas être à la source du malheur de personne ! –, j'ai eu l'idée de publier ici même une nouvelle que j'ai écrite il y a près de deux ans, mais que j'ai abandonnée depuis lors. Dans ce cas, pourquoi la publier ici ? Avant même d'écrire ce texte, je savais que celui-ci consisterait en une farce quelque peu absurde qui serait difficilement publiable. Il s'agit en fait d'une satire de la philosophie de Nietzsche, ce fameux penseur qui a acquis au fil du temps une notoriété considérable, chose rare pour un philosophe. Dans Zarathoustra 2000, je souhaitais ainsi caricaturer sans la moindre prétention l'étrange admiration qu'ont eue certains lecteurs de Nietzsche face à son œuvre, le tout en parodiant, non sans maladresses, son ouvrage Ainsi parlait Zarathoustra. Il va sans dire que j'ai eu beaucoup de plaisir à écrire cette nouvelle, qui n'est surtout pas à prendre au sérieux, bien au contraire ! En espérant qu'il en soit de même pour ceux qui la liront...

Zarathoustra 2000


Le soleil s’apprêtait à se lever lorsque Wergan ouvrit les yeux. Il se redressa sur son lit avant de se préparer pour la longue montée qui l’attendait. Le jour précédent, il était enfin parvenu à Neckor, petit village qui se trouvait au pied d’un mont dont personne n’était jamais revenu. Ce jeune voyageur de trente ans avait jadis entendu parler de cette montagne mystérieuse. En raison de sa grande curiosité et de son amour pour l’inconnu, il passa par Neckor au cours de ses excursions. Il souhaitait fortement connaître la cause de la disparition de tous ces curieux qui avaient osé s’aventurer là d’où ils ne devaient jamais revenir.

Wergan avala son petit déjeuner et se vêtit chaudement, prépara son havresac et quitta le village de Neckor en direction du mont. Il releva la tête afin d’admirer le sommet qu’il souhaitait atteindre et constata la hauteur considérable de la montagne, qui lui parut immense au point de lui donner le vertige.

Après avoir longé un petit sentier mal entretenu, probablement délaissé depuis longtemps, il atteignit enfin le pied du mont. Sur un tronc d’arbre était accroché un étrange écriteau de bois sur lequel il était possible de lire : À partir d’ici, considérez-vous comme un chameau. Wergan, qui ne comprenait guère la signification d’une telle énigme, continua son chemin sans tarder.

Il escalada durant de longues heures, s’arrêtant par moments en vue d’admirer le paysage et les horizons qui s’étendaient au loin. Il lui était parfois possible de distinguer Neckor, le petit village lui paraissant de plus en plus petit à mesure qu’il grimpait vers la cime.



Lorsqu’il fut à mi-chemin, un nouvel écriteau apparut devant lui : Le chameau devient lion. Wergan se frotta le menton d’un air songeur et considéra longuement cette seconde énigme qu’il ne comprenait toujours pas. Tandis qu’il regrettait son ignorance des divers symboles qui abondent dans les livres de toutes sortes, il entendit le cri d’un aigle. La tête relevée vers le ciel, il observa quelques instants l’oiseau de proie, qui tournait en rond tout en battant des ailes, et abandonna l’énigme pour reprendre sa route en direction du sommet.

*

Quelques heures plus tard, Wergan atteignit enfin la cime du grand mont, enivré à l’idée qu’il allait enfin découvrir le mystère derrière ces innombrables disparitions. À sa grande surprise, il ne trouva au sommet qu’un petit temple camouflé derrière les feuillages, une sorte de bâtiment grec qui ressemblait beaucoup au Parthénon, quoiqu’en version miniature.

Alors qu’il considérait sa découverte avec étonnement, une voix provenant de l’intérieur du temple l’interpella et lui dit d’un ton solennel : « Bonjour mon enfant ! ». Un homme à la démarche légèrement féminine et vêtu à la manière d’un prêtre sortit du petit bâtiment. Il avait d’épais sourcils qui ombrageaient ses yeux fous et profonds, mais ce qui frappa particulièrement Wergan, c’était l’énorme moustache tombante qui ornait le visage de l’individu et qui recouvrait sa bouche en entier. Mal à l’aise, Wergan lui adressa la parole d’une voix chevrotante :

– Bonjour. Je ne m’attendais pas du tout à ce que…

– Tais-toi, jeune impertinent ! tonna l’homme en le toisant d’un œil austère. Es-tu un roi ?

– Quoi ?… Bien sûr que non ! Quelle étrange question…

– Alors tu es un mendiant !

– Non ! répondit Wergan, qui s’impatientait.

– Un illusionniste ? Un homme hideux, c’est ça ! Tu es hideux, en effet.

– Monsieur, cessez de me poser des questions aussi stupides. Je ne suis qu’un voyageur qui aime découvrir de nouveaux lieux, sans plus. Au cours de mes excursions, je me suis arrêté à Neckor, et lorsque j’ai vu le mont sur lequel se trouve votre temple, j’ai eu envie de l’escalader jusqu’à son sommet. C’est pourquoi je suis ici présentement.

– Je comprends, je comprends, murmura l’homme qui se parlait à lui-même. Il se tourna en direction du bâtiment, prit une bonne inspiration et cria : « Surhommes ! »

– Surhommes ? s’étonna Wergan.

Soudain, des dizaines d’hommes sortirent du temple et défilèrent devant eux, tous portant une affreuse moustache identique à celle de leur maître et qui dissimulait leur bouche. Ils encerclèrent Wergan de telle sorte que celui-ci ne pût prendre la fuite.

– Mes amis, déclara le chef des moustachus, peut-être que ce voyageur est l’un des derniers hommes. Accueillons-le ; offrons-lui notre hospitalité, et qu’il soit notre convive pour le grand festin du jour !

Il se retourna et s’adressa ensuite à Wergan :

– Accepte notre invitation, et nous t’offrirons du miel et du vin à profusion.

Wergan acquiesça d’un air perplexe et les suivit jusqu’au bâtiment, à l’intérieur duquel ils pénétrèrent tous. Il jeta un regard rapide sur le fronton du bâtiment et remarqua ce qu’il y était inscrit : Nietzschéisme. Il fut soudain pris d’une vive angoisse en comprenant qu’il était sous l’emprise d’un groupe de sectaires qui devait être à l’origine des nombreuses disparitions.



À l’intérieur, plusieurs jeunes femmes nues étaient attachées sur des trônes, les bras et les jambes bien écartés. Quelques moustachus allèrent s’agenouiller devant elles et embrassèrent leurs pieds en leur murmurant des paroles telles que « Ma chère Lou… » ou encore « Je t’aime Cosima ! ». Qui étaient donc Lou et Cosima ? Wergan se rendit compte que les hommes attribuaient ces deux mêmes noms à toutes les femmes. Il comprit de surcroît qu’aucune de ces prisonnières ne se nommaient réellement ainsi, les moustachus semblant faire usage de ces noms d’une manière symbolique, probablement liée avec la philosophie de Nietzsche. Les prisonnières jetèrent des regards suppliants en direction du jeune voyageur, et leurs yeux larmoyants lui brisèrent le cœur. Horrifié par ce spectacle, Wergan n’avait qu’une seule idée en tête : déguerpir.

– Je suis désolé, mais je dois absolument partir, dit-il tandis qu’il reculait lentement vers la sortie, se préparant à fuir.

– Quoi ? s’étonna le chef des moustachus, qui venait de se parer le cou d’un énorme boa. Vous refusez notre hospitalité après avoir escaladé un mont aussi élevé et abrupte ? Quel genre de voyageur êtes-vous ? Peut-être n’êtes-vous en réalité que l’ombre d’un voyageur !

Wergan en avait assez de tous ces symboles stupides qu’il ne parvenait pas à saisir. Il avait déjà entendu parler de Nietzsche lors de son parcours scolaire, mais il n’en savait pas plus sur l’œuvre de ce philosophe.

– Tu n’es qu’un âne ! s’écria le chef des moustachus.

– Oui, Zarathoustra, c’est un porteur de fardeaux ! répliquèrent en chœur les sectaires poilus.

– Moi, un âne ? questionna Wergan, exaspéré. Mais je n’en ai rien à foutre ! Vous n’êtes qu’une bande de désaxés…

– Non, mon jeune ami, répondit celui que l’on appelait Zarathoustra. Nous ne sommes pas des fous, mais des créateurs !

Wergan éclata de rire et rétorqua aussitôt :

– Des créateurs ? Vous n’êtes que des idolâtres. Tout cela est absurde… Vous singez à la lettre les « principes » de la philosophie de Nietzsche, et vous vous faites pousser une moustache pareille à la sienne… Quelle créativité ! Nietzsche lui-même vous trouverait ridicules. Que font les femmes qui adhèrent à votre secte ? Je suppose qu’elles se collent une fausse moustache ? Il y a peut-être des femmes qui m’entourent en ce moment même… Peut-être es-tu toi-même, celui que l’on nomme Zarathoustra, une femme ?

– Les femmes ne sont guère admises parmi nous. Celles qui se trouvent dans notre temple sont nos prisonnières, et nous les vénérons pour la seule et unique raison que…

Le chef moustachu chercha les mots et se mit à bafouiller avec embarras ; il devint rouge de colère et ses membres se crispèrent. Il se retourna brusquement vers Wergan et le fustigea :

– Jeune impudent… Tu n’es qu’un insolent ! Il te faut maintenant passer l’épreuve que tous ici ont réussie, puisque tu refuses notre accueil bienveillant. Tous ceux qui démontrent un rejet du nietzschéisme doivent être évalués s’ils veulent continuer à vivre.

– Hourrah ! crièrent les moustachus.

Ils prirent Wergan par les aisselles et le traînèrent à l’extérieur du bâtiment, le portant ensuite jusqu’au bord d’un précipice. Une corde était tendue au-dessus du gouffre, entre deux saillies situées sur le bord de l’abîme. Wergan, qui se trouvait maintenant face au vide, en considéra la profondeur : il aperçut d’innombrables ossements qui formaient un amoncellement élevé et de multiples cadavres à moitié putréfiés. Tout s’éclaircissait soudainement…

– Tu devras faire le funambule. Si tu réussis à traverser de l’autre côté en marchant sur cette corde, nous te considérerons comme un surhomme, et tu deviendras l’un des nôtres. Sinon, la mort s’emparera de toi, et tu subiras le même sort que ces centaines de nihilistes qui ont péri ici-même.

– Ni… Nihilistes ? interrogea Wergan, qui bégayait tant il était tenaillé par la peur.

– Oui, des adorateurs du néant, des gens qui rejètent la vie, la réalité et le monde terrestre.

Wergan resta médusé, sans mot dire, ne pensant qu’à l’épreuve qu’il allait subir dans les instants à venir. Il haletait et ne se décidait guère à avancer sur le fil suspendu au-dessus du vide. C’est en tremblant qu’il posa enfin son pied droit sur la corde tendue, qui ballotta légèrement en produisant un grincement inquiétant. Il se maintint quelques secondes en équilibre à l’aide de son pied gauche, et le déposa rapidement en face de lui. Il bascula presque dans les profondeurs du gouffre, mais garda l’équilibre. Après s’être remis de la terreur qui venait de l’assaillir, il progressa de quelques pas, mais avant même d’avoir atteint le milieu de la corde, il perdit l’équilibre et chuta, attrapant in extremis le câble de ses mains.

Les pieds pendus dans le vide, il se trouvait dans une fâcheuse position. Il s’agrippa du mieux qu’il put à la corde, que les moustachus s’amusaient à balancer en riant pour l’inciter à tomber. Quelques minutes plus tard, épuisé, il lâcha prise et tomba. Par chance, il eut le réflexe d’atterrir sur les pieds, non sans se fouler une jambe, et tomba rapidement sur le côté. Il déboula le tas de cadavres qui était abrupt en raison du nombre élevé de carcasses accumulées. Lorsque sa chute fut terminée, il reprit ses sens et, malgré la douleur qu’il ressentait dans chacun de ses membres, sa terreur se changea en joie, constatant qu’il était toujours en vie. Il releva péniblement la tête, posant un regard vindicatif sur les moustachus en haut de l’abîme, qui blasphémaient et lançaient des injures dédiées à Dionysos.

Peu de temps ensuite, il se sauvait en boitant, dévalant en trombe la montagne en direction de Neckor.

*

Quelques heures plus tard, Wergan gagnait le poste de police du village et racontait aux agents ce qu’il avait découvert au sommet du mont. Il apprit que ces derniers avaient tenté d’intervenir plusieurs fois, mais qu’aucune équipe n’était revenue. Les effectifs se faisaient de plus en plus rares à Neckor ; c’est pourquoi ils avaient préféré laisser tomber leurs recherches. Cependant, l’histoire que leur raconta Wergan les désenchanta tous, et ils décidèrent de rouvrir l’enquête.

Le lendemain, Wergan guida les policiers jusqu’à la cime de la montagne. Lorsqu’ils parvinrent au temple, le moustachu que l’on nommait Zarathoustra sortit de celui-ci et demeura transi en voyant les dizaines de revolvers braqués sur lui. Il devait avoir la bouche béante comme jamais derrière son horrible moustache.

Aussitôt, Wergan le pointa du doigt et déclara aux policiers :

– Voici l’homme !


lundi 21 juin 2010

Suprématie


Depuis quelques temps, je suis plutôt discret en ce qui concerne l'écriture. En fait, j'ai quelques projets en chantier, mais rien n'est suffisamment avancé pour que j'en fasse part ici. Je vais en revanche commenter l'une de mes dernières lectures, qui fut somme toute agréable. Il s'agit du dernier roman de Laurent McAllister : Suprématie, paru chez l'éditeur français Bragelonne.
Dans un futur éloigné, la plupart des habitants de l’Amas acceptent la domination de la Suprématie en laissant les suprémates contrôler leur manière de penser à l’aide de « filtres de réalité ». Il en résulte une société paisible où les gens perçoivent la réalité environnante d’une seule et unique façon, au détriment de leur liberté de pensée – et de leur liberté tout court. Or, la Ville d’Art se révolte, ce qui ne plaît guère aux suprémates ; en outre, les Artistes ont besoin de renfort pour leur défense, et demandent de l’aide auprès d’Alcaino, capitaine du Doukh – vaisseau de guerre gigantesque qui deviendra plus tard le Harfang. Il s’ensuit un massacre sanguinaire qui poussera Alcaino et son équipage à venger les Artistes, et par conséquent à préparer une attaque fort dangereuse contre Canterna, le cœur de la Suprématie…
Ce roman de Laurent McAllister – auteur bicéphale composé des écrivains Yves Ménard et Jean-Louis Trudel – dépeint un univers imaginaire d’une incroyable richesse. En moins de 700 pages, de nombreux personnages sont développés avec une profondeur particulière, et une technologie originale est mise de l’avant par l’entremise de descriptions complexes, certes, mais non moins fascinantes. Car les divers éléments qui composent le monde artificiel de Suprématie s’avèrent en fait une extension fictive de la science actuelle, les termes utilisés tout au long du roman étant basés sur des termes scientifiques courants à notre époque. L’univers de Suprématie n’en est ainsi que plus fascinant.


L’intelligence artificielle Mnémosyne, qui tient lieu d’ « âme » du Doukh et qui n’est pas sans rappeler le HAL 9000 de 2001 : A Space Odyssey, est amené d’une manière particulièrement originale. Par exemple, Lynga, l’une des membres de l’équipage, est constamment en fusion avec cette IA, bien que tout le monde à bord de la nef de guerre puisse s’entretenir avec Mnémosyne, au point où elle devient en quelque sorte leur confidente. Si l’atmosphère générale qui règne dans ce roman s’avère au demeurant fortement liée à l’informatique ainsi qu’aux guerres futuristes au sein d’un univers à la technologie avancée, un côté humain et plus émotif s’entremêle à l’ensemble du récit avec une grande finesse.
En outre, Suprématie est merveilleusement bien écrit, les plumes de Ménard et de Trudel s’alliant encore une fois avec brio en une prose poétique riche en idées complexes et profondes. Il est vrai que le récit s’avère lourd par moments, et qu’il n’est pas toujours aisé de se retrouver parmi les nombreux enchaînements de situations, qui mettent en scène des personnages secondaires qui sont parfois difficile à apprivoiser. Il n’en reste pas moins qu’à travers la complexité de l’histoire se tisse une trame fascinante qui ne peut que réjouir les amateurs de science-fiction et de space opera.

samedi 5 juin 2010

Brazil de Terry Gilliam


Récemment, j'ai revu l'un des films qui m'a probablement le plus marqué jusqu'à ce jour, et qui m'a grandement influencé dans mes goûts artistiques, et peut-être même dans les quelques histoires que j'ai écrites. Il s'agit de Brazil, film réalisé par Terry Gilliam et sorti en salle en 1985. L'histoire se déroule dans un monde dystopique dérangeant à souhait qui rappelle fortement l'univers de 1984. En voici un résumé :
Suite à une erreur administrative, une mouche ayant tombé dans la machinerie du Ministère de l’Information, Archibald Buttle, un citoyen ordinaire et père de famille, est arrêté et exécuté à la place de Harry Tuttle, un rebelle chauffagiste recherché par l’État. Sam Lowry, un fonctionnaire bien commun, tentera par la suite d’élucider l’erreur afin de dédommager la famille Buttle. Mais du coup, il deviendra ennemi de l’État et se mettra en danger en quittant le droit chemin valorisé par la société dans laquelle il vit. D’autant plus qu’il se désintéressera du monde artificiel qui l’entoure après avoir mystérieusement croisé la femme de ses rêves…


Terry Gilliam s’est d’abord fait connaître pour avoir fait partie du groupe d’humoristes britanniques les Monty Python, avant de se lancer ensuite dans une carrière solo de cinéaste. Brazil est l’un de ses premiers longs métrages indépendants, qui est par ailleurs devenu à ce jour un film culte. Et avec raison, car ce film mélange avec brio la noirceur décadente et l’humour noir.
L’univers dans lequel évolue les nombreux personnages, tous plus grossiers les uns que les autres, n’est d’ailleurs pas sans rappeler l’atmosphère qui se dégage des romans de Kafka ou d’Orwell : les rues sont remplies de déchets, les dédales complexes se tordent dans tous les sens, des tuyaux affreux qui respirent à la manière d’un organisme vivant ornent toute la ville… Il est difficile de ne pas se sentir étouffer dans ce monde peu enviable qui semble apprécié des divers personnages, qui apparaissent naïfs et aliénés comme jamais par leur travail douteux et leur vie machinale.


Quant au thème musical du film, qui n’est autre que la chanson Brazil du compositeur Ary Barroso, la mélodie joyeuse et les paroles positives sont utilisées d’une manière purement ironique par Gilliam. Le sarcasme et le cynisme abondent par ailleurs tout au long du film d’une manière qui n’est pas sans rappeler l’humour noir des Monty Python. Il est d’ailleurs à noter que l’ambiance sombre qui se dégage de Brazil a créé un conflit entre Gilliam et les producteurs de Universal Studios, qui ont exigé de lui une fin plus heureuse. Il existe pour cette raison trois versions différentes du film, dont l’originale se distingue par sa finale surprenante et sa longue durée (142 minutes).
En bref, Brazil s’avère un film à l’esthétique noire et excentrique qui ne peut que faire pleurer de rire les auditeurs, tant par son humour grinçant que par les divers éléments qui rappellent fortement notre propre réalité, quoique de manière caricaturale. Un film à découvrir, si ce n’est pas déjà fait !

vendredi 7 mai 2010

Dracula de Bram Stoker


Ce classique de la littérature a-t-il vraiment besoin d’être présenté ici, compte tenu que Dracula est devenu une figure mythique tant du côté littéraire que cinématographique ? Il est toutefois à noter que le monstre du roman de Stoker diffère quelque peu de l’archétype du fameux comte représenté ultérieurement par Bela Lugosi, et quelques décennies plus tard par Christopher Lee. Car le vampire y est décrit comme un vieillard moustachu aux traits affreusement laids ainsi qu’au corps grand et maigre, ce qui ne concorde aucunement avec le monstre romantique dépeint dans de nombreux films – et même dans certains jeux vidéo, notamment dans la série Castlevania, où Dracula s’avère l’ennemi principal à abattre…
N’empêche que l’histoire demeure assez connue : un jeune solicitor originaire de Londres se rend en Transylvanie au château du comte Dracula pour une question d’affaires. Or, l’homme se rendra vite compte que le vieillard dissimule un secret inquiétant. Et avec raison, car Dracula n’a pour sa part qu’une seule idée à l’esprit : se rendre à Londres par voie maritime afin d’assouvir sa soif de sang…
Tout comme le Frankenstein de Mary Shelley, Dracula de Bram Stoker a suscité un fort engouement dès sa parution en 1897, le roman aillant par ailleurs été qualifié de « plus beau roman du siècle » par nul autre qu’Oscar Wilde. Cependant, la figure de Dracula s’est surtout popularisée suite à la parution du long métrage allemand réalisé par Murnau en 1922 : Nosferatu, de même que par le biais du film Dracula paru en 1931, le vampire y ayant été interprété par Bela Lugosi – qui a d’ailleurs été enterré avec la cape du vampire après sa mort (!).
Or, le roman en lui-même semble avoir été délaissé depuis lors, bien qu’il soit toujours demeuré un classique de la littérature fantastique. Tel que mentionné ci-haut, l’apparence du vampire y diffère fortement par rapport à celle représentée plus tard au cinéma. Mais l’histoire demeure à peu près la même, bien qu’elle soit beaucoup plus riche et développée. En outre, le récit est raconté dans un style épistolaire qui, quoique peu crédible par moments, est utilisé par Stoker avec brio, donnant à l’intrigue un caractère des plus intéressants. Chaque personnage tient un journal dans lequel il fait mention des événements marquants en lien avec la quête centrale, qui consiste à mettre fin aux jours de Dracula afin de libérer de son emprise ceux qu’il a mordus. Ainsi, tout au long du roman, les personnages lisent le journal de leurs camarades en vue de s’informer, correspondent par écrit, se télégraphient, le tout de manière à former un récit captivant qui ne peut que tenir le lecteur en haleine. Ce qui est bien avantageux, compte tenu que Dracula fait près de 550 pages…
La plume de Stoker est par ailleurs magnifique, l’histoire étant racontée avec lyrisme par des personnages à l’esprit particulièrement romantique. Cet aspect ne plaira certainement pas à tous, bien qu’il contribue fortement à l’atmosphère mystérieuse et fantastique qui se dégage du roman. Il n’en reste pas moins que Dracula mérite d’être lu par tous les amateurs de fantastique, tant pour l’intérêt que suscite la lecture du roman que pour en connaître davantage sur l’origine du fameux comte, qui a inspiré par la suite d’innombrables histoires à saveur vampirique.


dimanche 2 mai 2010

Le naufragé de Memoria


Dans un précédent billet, j'ai fait mention d'une série québécoise de bandes dessinées dont la lecture m'a été grandement recommandée. Il s'agit du Naufragé de Mémoria, dont le scénario a été co-écrit par Claude Paiement et Jean-Paul Eid, ce dernier ayant également réalisé l'ensemble des illustrations. Je me suis donc livré à la lecture des deux tomes de la série au cours des derniers jours, et ce fut somme toute encore une fois une agréable découverte du côté de la BD québécoise.
L'histoire commence comme suit : Benjamin Blake est un chauffeur de taxi bien ordinaire, qui aime de temps à autre boire de l’alcool tout en jouant au billard avec ses copains. Mais un jour, après avoir transporté une cliente qui semblait fuir une menace inconnue, Blake découvre qu’il existe d’étranges failles dans le monde où il vit depuis toujours – d’étranges fissures qui mènent vers un second monde, sorte de reflet aquatique de la ville de Memoria, où des rebelles s’acharnent à combattre des intrus qui apparaissent de nulle part et qui s’incrustent dans leur univers en vue de se livrer à des pratiques douteuses, telles que le meurtre et la perversion…

Le naufragé de Memoria
est constitué de deux tomes : Scaphandre 8 et L’Abîme. Dans le premier volume, l’histoire se déroule dans la ville de Memoria, qui rappelle fortement le New-York des années 30. Mais au fur et à mesure que l’histoire progresse, les choses se corsent, puisque les fameux rebelles passent à travers certains murs en vue d’assassiner ou d’enlever leurs victimes, sans oublier leur chef, le professeur Zalupski, qui possède un repère sous-terrain à la technologie avancée. L’aspect science-fiction du récit est donc intégré avec une grande subtilité dans Scaphandre 8.
L’Abîme
est toutefois beaucoup plus futuriste, l’action se déroulant dans un futur proche. Pourquoi un tel changement d’époque ? Il est difficile d’éclaircir ce détail sans devoir dévoiler la fin du premier tome de la série, ce que je ne compte aucunement faire ici. Je dirai simplement que Le naufragé de Memoria soulève une réflexion philosophique sur la réalité environnante, de même que sur la conscience d’exister. Et le tout est merveilleusement bien rendu, puisque l’idée centrale de la série, bien qu’elle ne soit pas entièrement nouvelle, est amenée d’une façon particulièrement originale.


Quant à l’esthétique des deux BD, les illustrations, qui oscillent entre la couleur et le noir et blanc, sont tout à fait magnifiques. Jean-Paul Eid maîtrise parfaitement l’art du dessin, le tout avec un souci du détail qui pousse le lecteur à scruter minutieusement les illustrations, toutes plus fascinantes les unes que les autres. Le naufragé de Memoria s’avère donc une réussite tant du côté de l’histoire que de l’esthétique, et il n’est pas étonnant de constater que les deux tomes ont reçu de nombreux mérites lors de leur parution…

dimanche 25 avril 2010

Shudder de Susanna Hood


Susanna Hood est considérée comme une virtuose dans le monde de la danse et de la musique. C'est donc avec grand intérêt que j'ai assisté à sa dernière œuvre musicale au théâtre Scènes contemporaines La Chapelle. Celle-ci s'intitule Shudder, que l'on peut traduire par « frisson », et consiste en un spectacle de danse contemporaine où l'avant-garde prend une place considérable. Car, bien que l'ensemble soit présenté d'une manière purement théâtrale, des bribes d'histoire faisant surface de temps à autre à travers les nombreux éléments absurdes et illogiques qui constituent la pièce, Hood a concocté une œuvre musicale particulièrement dérangeante, où le vide semble engloutir toute la scène.
Le spectacle est en grande partie inspiré des toiles de Francis Bacon, lesquelles sont reconnues pour leur côté sombre et morbide, les personnages y étant souvent présentés le visage tordu et la bouche béante, comme s'ils exprimaient un malaise existentiel irrémédiable. Or, les personnages de Shudder expriment également un tel mal de vivre, et ce de différentes manières. Ils se livrent à des danses parfois fluides, parfois saccadées, entremêlées de hurlements et de souffles étouffés qui rappellent fortement le théâtre de la cruauté que valorisait Antonin Artaud. Les trois personnages de la pièce, interprétés par Susanna Hood, Dan Wild et Alanna Kraaijeveld, ne cessent tout au long du spectacle de s'amuser avec leurs perruques, qu'ils jettent sur le sol après les avoir portées fièrement, ce qui n'est pas sans évoquer les divers artifices qui abondent dans la société humaine. Et que dire de la scène où ils se battent tous trois d'une manière grotesque, figeant sur place tous les dix secondes en vue d'être photographiés, un large sourire étirant dès lors leurs lèvres tandis qu'ils fixent le public avec un regard empreint d'ironie ? Un pur délice...
En ce qui concerne l'aspect sonore et musical, tout est réussi. Des voix chantantes se fusionnent entre elles sans la moindre harmonie, donnant à la pièce une ambiance lugubre qui la rend davantage fidèle au style artistique de Francis Bacon. De plus, lors d'une scène où la lenteur des mouvements prédomine, un extrait d'opéra qui ne dure qu'environ quatre secondes ne cesse de se répéter d'une manière saccadée et purement dérangeante, ce qui donne un effet plutôt intéressant, d'autant plus que cette même pièce musicale revient vers la fin du spectacle, le morceau étant joué cette fois dans son intégralité. Du reste, à une ou deux reprises, la musique laisse place à un moment de pur silence qui n'est pas sans laisser l'auditoire dans une situation de malaise...


Shudder s'avère en définitive un spectacle réussi, les divers éléments qui en constituent l'ensemble s'harmonisant parfaitement, malgré leurs caractères hétéroclites, l'absurde laissant place au sens, le bruit au silence... Sans compter que le titre représente à merveille l'ensemble du spectacle, qui ne peut que faire frissonner le spectateur en raison de la rage et de la solitude qui y règnent du début à la fin.