lundi 9 novembre 2009

Procuste et la raison

La raison humaine est à la fois fascinante et ridicule. Sa fonction est simple : l'homme perçoit la nature chaotique qui l'environne, et, par le biais d'un travail intellectuel complexe, il réalise des formes qu'il regroupe dans un réseau conceptuel bien connu sous le nom de "culture". Mais pour cela, il est nécessaire qu'il défigure la nature, qu'il la simplifie en tranchant les parties du monde qui ne se conforment pas aux schèmes spirituels de la raison. Toute nouveauté est réduite à l'identité, les souvenirs n'étant qu'un amas de données classifiées et emboîtées les unes dans les autres.
Une telle interprétation de la raison s'apparente au mythe de Procuste, le fils de Poséidon, qui offre l'hospitalité aux voyageurs qui passent près de sa demeure. Or, une fois ces derniers sous son emprise, il les attache sur son lit en s'efforçant de leur donner la même taille que celui-ci. S'ils sont trop grands, il tranche leurs membres qui dépassent, et s'ils sont trop petits, il les étire...
La raison humaine est également un instrument servant à découper ou à écarteler. La nature est trop complexe ? Alors simplifions-la : édifions de beaux bâtiments symétriques et généralisons avec nos belles théories ! Elle est trop simple ? Alors amplifions-la : créons des principes de toutes sortes, Dieu, la force, et la substance mobile !
De toute manière, il est possible que la raison ne soit qu'un moyen de survivre propre à l'être humain...

dimanche 8 novembre 2009

Velours bleu


La simplicité constitue la source même du bonheur de Monsieur et Madame Tout le Monde. Quoi de plus agréable en effet que de s'adonner aux activités communes de la vie, par exemple arroser les fleurs qui ornent l'avant-cour de la maison, tailler les haies ou encore repeindre la clôture en blanc ? Pour sa part, M. Beaumont appréciait ces plaisirs tout simples, puisqu'il arrosait gaiement sa pelouse lorsqu'il fut victime d'une attaque cardiaque. Ce qui lui valut la visite de son fils, Jeffrey, qui sera bouleversé à la vue de son père, incapable de prononcer le moindre mot, étendu sur un lit d'hôpital, un tuyau pénétrant dans son nez et la tête soutenue par un appareil quelconque. La vie semble soudain moins rose.
Après cette visite, Jeffrey retourne chez lui, et découvre sur le sol une oreille coupée sur laquelle se promènent quelques dizaines de fourmis. À partir de cette scène, tout s'assombrit. La curiosité de Jeffrey le poussera à mener une enquête personnelle sur le cas de l'oreille. Il fera ainsi la rencontre d'une chanteuse névrotique dont la chanson préférée n'est autre que Blue Velvet de Bobby Vinton, et d'un fou sadique qui s'amuse à s'oxygéner à l'excès pour accroître sa violence et dont la phrase fétiche est : « Now it's dark ».
L'histoire de Blue Velvet, film réalisé par David Lynch et sorti en salle en 1986, est paradoxale en elle-même. Tout au long du long métrage, le réalisateur se livre à un jeu où les apparences s'entremêlent avec la nature cachée derrière celles-ci, dévoilant le monde obscur que les hommes cherchent à camoufler sous la symétrie des banlieues et les loisirs insignifiants. Le contraste entre la joie de vivre et le dégoût du réel est abrupt, le réalisateur américain ne ménageant aucunement son auditoire. Plus les événements se succèdent, et plus l'histoire s'enfonce au creux de la perversion qui caractérise en partie l'être humain et son monde. Ce film est donc d'une noirceur incommensurable, malgré la teinte bleutée qui exprime la langueur et la sensualité, éléments présents dans Blue Velvet pour donner une touche d'élégance à l'œuvre de Lynch.
Il est indéniable que ce film regorge d'éléments philosophiques et artistiques intéressants. Comment ne pas écouter Blue Velvet sans ressentir le moindre malaise ? Plus sadique encore est ce rapprochement fait entre la noirceur troublante et la beauté de la chanson de Vinton. Dans son film Brazil, Terry Gilliam s'amusait aussi à mélanger l'ambiance nauséabonde de l'histoire avec la musique joyeuse de la chanson Brazil. Ce qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère des Fleurs du mal d'un certain Baudelaire...

lundi 12 octobre 2009

Petite histoire de la philosophie au Québec

Avant-hier, je suis tombé par hasard sur un article écrit par deux enseignants du département de philosophie de l'UQAM, soit Josiane Boulad-Ayoub et Georges Leroux. L'article s'intitule « La philosophie au Québec : de la discipline à la culture », et j'y ai beaucoup appris sur la situation de la philosophie québécoise, qui n'a pas toujours été facile, et qui a, selon moi, encore besoin d'efforts pour acquérir un statut plus enviable. Ceux qui étudient en philosophie savent qu'il existe peu de supports (magasines, revues, éditeurs) pour la publication d'essais philosophiques libres et créatifs, les seules revues existantes privilégiant un style universitaire que seule une « élite » peut comprendre. Pour ceux qui souhaitent faire de la recherche purement historique en philosophie, les supports papier ne manquent effectivement pas ! Il n'y a qu'à penser à Ithaque, la revue des étudiants en philosophie de l'Université de Montréal, ou encore à Phares, revue de l'Université Laval. L'existence de telles revues est, à mon avis, une excellente chose, puisqu'elles donnent la possibilité à des étudiants de niveau supérieur de publier le fruit de leurs recherches. Quant à ceux qui souhaitent écrire librement de la philosophie, c'est tout autre chose. Dernièrement, des étudiants de l'UQAM ont « ressuscité » l'ancienne revue étudiante du département de philosophie, Disposition, sous le nom d'Indispositions. Cette nouvelle revue, qui est en réalité une « renaissance », offre à tout le monde la possibilité de publier une philosophie libre, sous diverses formes (essais, articles, poèmes, bandes-dessinées, etc.). Vous trouverez par ailleurs gratuitement sur le site de la revue le numéro un en format pdf, où il est possible de lire un court essai que j'ai écrit, intitulé « Satire sur le suicide », ainsi qu'une nouvelle d'Ariane Gélinas, « Le dernier né » et un essai de Carmélie Jacob, « L'asphyxie collective ».
J'en reviens à l'article de Josiane Boulad-Ayoub et de Georges Leroux, qu'ils ont coécrit il y a maintenant dix ans. Selon eux, avant la Révolution Tranquille, la philosophie ressemblait fortement à la scolastique du Moyen-Âge. Elle était en quelque sorte prisonnière des structures de l'enseignement, où les valeurs orthodoxes et conservatrices de cette époque l'empêchait de s'affirmer librement. La pensée philosophique était ainsi asservie au conservatisme de la culture. De plus, elle constituait un instrument de discipline, proposant « une formulation exemplaire de la rationalité et des normes reçues par la société et promulguées par ses élites1 ». Les philosophes de cette époque citaient les auteurs scolastiques et religieux du Moyen-âge pour blâmer une œuvre ou un comportement jugés douteux. Il est facile de comprendre une telle mentalité lorsqu'on apprend que le penseur le plus étudié dans les départements de philosophie était nul autre que Thomas d'Aquin, philosophe et théologien du XIIIe siècle reconnu pour sa Somme théologique. Bref, la philosophie au Québec a longtemps été asservie à la religion chrétienne ; il n'y avait que peu de philosophes originaux qui écrivaient des ouvrages libres et personnels.
Après les années 60, les choses ont commencé à changer, puisque la philosophie a fini par se dégager des « canons de l'orthodoxie », pour reprendre les termes utilisés dans l'article. Mais depuis, il apparaît que la philosophie, plutôt que de profiter de sa liberté et des multiples possibilités qui se sont offertes à elle, s'est repliée sur elle-même, se cantonnant dans son aspect disciplinaire, préférant la rigueur des recherches scolastiques à la créativité et la productivité. Le poète Jacques Brault, qui a jadis enseigné la philosophie à l'Université de Montréal, a écrit qu' « il y a une tâche ici pour les philosophes : nous désapprendre la peur en donnant à notre peur des objets vrais et durs comme le réel2 ». La peur est en effet omniprésente dans les départements de philosophie. C'était vrai il y a une cinquantaine d'année, et il en est toujours ainsi. On préfère la philosophie « technique » à la philosophie créatrice. Il est vrai que certains philosophes québécois et, devrais-je dire, canadiens, ont su se démarquer des autres – je pense en particulier à Charles Taylor et Alexis Klimov, de même qu'à Fernand Dumont et Claude Lévesque que je ne connais pas beaucoup. Du reste, une philosophie qui entretient la peur ne peut rien offrir de notoire à la culture humaine, qui existe grâce à la créativité de l'homme qui s'est manifestée depuis des millénaires.
Mon intention en écrivant ce billet n'est aucunement de me plaindre de la situation de la philosophie au Québec, qui s'est, comme l'affirme les deux auteurs de l'article en question, grandement améliorée depuis plusieurs années. Au contraire, je souhaitais faire un bref résumé de ce qu'est la philosophie québécoise, c'est-à-dire une philosophie qui en est encore à ses premiers balbutiements. L'article de Josiane Boulad-Ayoub et de Georges Leroux, qui est selon moi très encourageant, m'a permis de mieux comprendre pourquoi il est si difficile d'être un écrivain-philosophe dans notre province. Car il est parfois difficile de rester motivé par rapport à ses projets philosophiques lorsque le milieu philosophique dans lequel nous nous trouvons est recroquevillé par la peur que lui donnent les innombrables possibilités qui s'offrent à lui. Possibilités qui s'avèrent certes indéterminées, mais qui demeurent le lieu de la créativité.

1 Josiane Boulad-Ayoub et Georges Leroux, La philosophie au Québec : de la discipline à la culture, Montréal, 1999, p. 7.
2 Ibid., p. 10.