vendredi 11 novembre 2011

L'apport concret de la philosophie

Toute philosophie, aussi contemplative soit-elle, est action. De sorte que la distinction ancienne entre les philosophies actives et contemplatives apparait erronée. Seul le degré de transformation du penseur et de son environnement permet de comprendre ce que voulaient exprimer les Grecs par l'entremise d'une telle démarcation. Mais celle-ci n'en reste pas moins illusoire.


Un penseur réfléchit le monde qui lui est donné ; et toute réflexion est active du fait qu'elle demande un certain effort. Le contemplatif a beau recevoir des informations passivement (par exemple des couleurs, des sons, des sensations...), il les questionne, les analyse et les juge. Certes, le tout se déroule à l'intérieur de lui-même, sans qu'autrui ne s'en aperçoive. De là l'illusion d'une contemplation passive, l'action étant ici incognito. Or, le penseur se transforme par ses méditations, devenant de ce fait quelqu'un d'autre, ce qui détermine ses actions futures et son rapport au monde qui ne cesse d'évoluer.
Ainsi, toute philosophie est action et entraîne des répercussions concrètes, tant au niveau intérieur (individuel) qu'extérieur (naturel et collectif). La philosophie est tout sauf un tas d'abstractions vides.

mercredi 9 novembre 2011

À la lisière de la nuit...

sombre sombre tel l'automne
et les bandes autochtones
parce que les hirondelles
penchent pour les citadelles

morne morne tel l'ivresse
et les dames vengeresses
en raison des trouble-fêtes
et du songe des prophètes

vague vague comme l'âme
et le secret d'abraham
mais la vêture immortelle
cherche à plaire aux azraëlles

morte morte comme toi
qui patauge dans l'émoi
et les rêves des poètes
qui modulent l'ariette

Simple constat...

Ce matin, comme j'aidais une étudiante dans le cadre d'un cours de philosophie au collège, cette dernière m'a dit quelque chose qui m'a amené à réfléchir : « je suis une cruche ». Elle a enrichi ce propos d'autres termes tout aussi dépréciatifs, d'autant qu'elle n'est pas la première personne que j'entends parler ainsi. Et pourtant, elle a eu à cœur de demander de l'aide pour réussir ses travaux scolaires, ce qui constitue en soi une volonté de parvenir à ses fins, et donc une marque d'intelligence.
Il m'a fallu user de psychologie pour la convaincre qu'elle réussirait son cours, que sa seule présence dans le local du tutorat était un pas vers l'avant que plusieurs étudiants n'osent pas effectuer. Bref, je me suis aperçu qu'il me fallait trouver des moyens efficaces de persuader qu'un rapport au monde positif est plus favorable que de se déprécier via des préjugés portés contre sa personne. Et ce n'est pas du tout simple ; au contraire ! L'attitude négative des gens est quasi omniprésente autour de nous. Il en résulte une atmosphère de morosité qui étouffe tout élan, celui-là même qui permettrait de s'arracher à l'immobilisme propre à la capitulation.

Simple constat pour des idées naissantes à venir...

mardi 8 novembre 2011

Apologie de l'affairement

Ces derniers jours ont été plus que productifs en ce qui me concerne. C'est donc avec un certain effort que je rédige ces mots, qui se veulent une apologie de l'affairement. Car s'il est épuisant, voire étouffant de s'imposer un horaire strict et inflexible, il s'agit d'un moyen sûr d'être productif et de terminer des tâches que nous ne cessions de remettre à plus tard. La dynamique qui s'ensuit nous propulse à une vitesse folle, et il est difficile dans un tel contexte d'interrompre nos activités. Ainsi le sentiment de n'avoir aucun droit au repos est-il assez plaisant, et le sommeil plus profond durant la nuit...

Du reste, puisqu'hier je n'ai pas eu l'occasion de rédiger un petit quelque chose pour ce blog, voici quelques mots spontanés : pour faire de la philosophie, il faut être un peu fou et prendre plaisir à s'entretenir avec le vide.

vendredi 4 novembre 2011

Bentham et les ravages du temps


Alors qu'hier, il s'agissait de frayer avec les morts, j'ai appris aujourd'hui une anecdote on ne peut plus macabre. Jeremy Bentham, le père de la philosophie utilitariste, a demandé qu'on l'embaume après sa mort, en 1832. Comble du bonheur, son souhait fut exaucé : il repose de nos jours à la University College of London, à la vue des curieux qui souhaitent saluer le défunt philosophe. Mais si son corps est vêtu et assis dans une chaise, la tête qui repose sur celui-ci, ornée d'un grand chapeau de paille, est fausse ; car la véritable tête n'a pas échappé aux outrages du temps. Elle existe néanmoins toujours, puisqu'elle repose auprès du corps - à ses pieds !


Après cette découverte surprenante, une question me tenaille : que diriez-vous si un jour, on prenait une photo en compagnie de votre tête pourrie ?

jeudi 3 novembre 2011

Les mimes funèbres

Comme il est doux de frayer avec les morts ! Ils nous hurlent des insanités avec une véhémence d'autant plus effroyable qu'elle nous implante des parasites dans la tête. Peu s'en faut de devenir nous-mêmes des corrupteurs charnels, des manipulateurs funèbres en cet univers numérique. Car même l'extérieur se médiatise en rapport indirect. Désormais, les vivants miment les fantômes. Et la nature poursuit sa route sans un regard pour les émules.


mercredi 2 novembre 2011

Brumes de Fjords

Mon intérêt pour la poésie n'est un secret pour personne, compte tenu des billets à saveur poétique que j'ai publiés sur ce blog. La nostalgie d'un Musset, la noirceur d'un Baudelaire ou encore la mélancolie d'un Verlaine me touchent profondément de par les images sublimes, souvent déchirantes, qu'elles éveillent. Mais récemment, ce sont les poèmes en prose d'une certaine poétesse qui m'ont subjugué. Il s'agit de Renée Vivien, parnassienne du début du XXe siècle, reconnue entre autres pour sa traduction des poèmes de Sapho et pour ses histoires cruelles aux teintes saphiques.
Si ce dernier aspect est peu présent dans son recueil Brumes de Fjords, il reste que les histoires en prose que l'on y trouve sont des expériences musicales en soi ; car Vivien manie merveilleusement l'art de la rythmique et la musicalité des phrases, celles-ci se répétant de manière à la fois sensorielle et réfléchie. Et que dire des images évoquées dans ce livre où les diamants sont des fleurs sans parfum, les trolls des travailleurs aliénés et les morts des amoureux tourmentés ?...


Il va sans dire qu'une atmosphère de mélancolie émane de l'ensemble des poèmes, amalgamée à de l'érotisme ainsi qu'aux désirs chimériques qui mènent au désespoir. Le tout à travers une plume superbe qui n'a rien à envier aux classiques de la poésie.
Brumes de Fjords est disponible en ligne ici. Mais je conseille tout de même la version papier, qui est une impression de l'édition originale, esthétique à souhait. Pour finir, voici un poème en prose qui représente bien la plume de Vivien :

LE CYGNE NOIR

Sur les ondes appesanties, flottait un nuage de cygnes clairs.
Ils laissaient un reflet d’argent dans leur sillage.
Vus de loin, ils semblaient une neige ondoyante.
Mais, un jour, ils aperçurent un cygne noir dont l’aspect étrange détruisait l’harmonie de leurs blancheurs assemblées.
Il avait un plumage de deuil et son bec était d’un rouge sanglant.
Les cygnes s’épouvantèrent de leur singulier com­pagnon.
Leur terreur devint de la haine et ils assaillirent le cygne noir si furieusement qu’il faillit périr.

Et le cygne noir se dit : « Je suis las des cruautés de mes semblables qui ne sont pas mes pareils.
« Je suis las des inimitiés sournoises et des colères déclarées.
« Je fuirai à jamais dans les vastes solitudes.
« Je prendrai l’essor et je m’envolerai vers la mer.
« Je connaîtrai le goût des âcres brises du large et les voluptés de la tempête.
« Les ondes tumultueuses berceront mon sommeil, et je me reposerai dans l’orage.
« La foudre sera ma sœur mystérieuse, et le tonnerre, mon frère bien-aimé. »

Il prit l’essor et s’envola vers la mer.
La paix des fjords ne le retint pas, et il ne s’attarda point aux reflets irréels des arbres et de l’herbe dans l’eau ; il dédaigna l’immobilité austère des montagnes.
Il entendait bruire le rythme lointain des vagues…
Mais, un jour, l’ouragan le surprit et l’abattit et lui brisa les ailes…
Le cygne noir comprit obscurément qu’il allait mourir sans avoir vu la mer…
Et pourtant, il sentait dans l’air l’odeur du large…
Le vent lui apportait un goût de sel et l’aphrodisiaque parfum des algues…
Ses ailes brisées se soulevèrent dans un dernier élan d’amour.
Et le vent charria son cadavre vers la mer.